Changements climatiques - 5e de 5 - Diocèse de Rouyn-Noranda

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Le chrétien face aux changements climatiques

Une contribution (5e article de 5) de Daniel Gagné - publication du  14 décembre 2023

Voir aussi : Article 1 de 5 : Le chrétien face aux changements climatiques

« Et Dieu dans tout ça ? »
 
V- Que dirait François d'Assise s'il revenait sur Terre aujourd'hui?
Dans les quatre précédents articles nous avons passé en revue les raisons pour lesquelles la lutte aux changements climatiques nous interpelait en tant que chrétien, quels sont les mécanismes physiques qui contribuent à l’effet de serre, quelles sont les conséquences actuelles et futures des changements climatiques induits par l’homme et quels gestes concrets on peut poser pour lutter contre les gaz à effet de serre (GES), tant sur le plan de nos habitudes de consommateur, que sur celui de nos actions citoyennes au niveau municipal, provincial et fédéral. Dans ce cinquième et dernier article nous allons remonter aux sources du christianisme pour démontrer comment les préoccupations environnementales ont été un souci pour l’Eglise, comment elles ont évolué et comment elles ont influencé la pensée théologique et spirituelle contemporaine. Ceci dans le but d’intégrer dans la spiritualité de tous et chacun une préoccupation radicale pour la Création et pour l’utilisation que nous faisons des ressources de la planète. Cette réflexion s’inspirera largement du mouvement Laudato si’ et de l’engagement du pape François à l’égard d’une écologie intégrale.

Parlons d’abord de Dieu lui-même. Il n’est pas seulement présent dans la Nature. Il EST la Nature. Et nous aussi, en tant qu’enfant de Dieu, nous SOMMES la Nature. Alors si c’est Dieu qui nous permet d’être ce que nous sommes, la Nature aussi nous le permet. Sans elle, nous sommes damnés (dans tous les sens du terme), car cela équivaut à un refus de Dieu.

Ici, à la Ferme Ste-Famille, nous avons la chance de vivre en pleine nature et de la nature. Nous avons une relation nourricière réciproque avec elle. Mais la respectons-nous vraiment, en dehors des avantages qu’elle nous procure? En dehors surtout des embûches qu’elle nous crée (gelées précoces, sécheresses, inondations, mauvaises herbes tenaces, forêt hostile, etc.)? Et surtout, utilisons-nous les bonnes technologies pour cultiver avec elle, et non contre elle? Avons-nous le souci de diminuer nos GES? De traiter avec respect les animaux sauvages qui nous entourent (incluant les souris, les dindons et les guêpes). Que dirait François d’Assise s’il nous voyait et entendait pester contre son frère le Vent, sa sœur l’Eau, son ami le coyotte de Gubbio?

Cette conception d’une Nature qui fait partie de notre humanité et de notre filiation à Dieu a mis du temps avant de se manifester telle qu’elle se définit dans Laudato si’. Pas étonnant qu’elle semble si étrangère à plusieurs d’entre nous. Voyons un peu comment tout cela a commencé.

-Jésus était-il écologiste?
 
Il ne pouvait pas l’être nommément parce qu’il était d’une autre époque, d’une autre culture où la technologie développée par l’homme ne mettait pas en péril l’avenir de l’humanité. Mais son agir était empreint d’un respect pour la Nature. Il vivait au ras du sol, littéralement, y compris pour dormir. Il circulait dans son environnement sans laisser de traces, pas même celle d’une pierre qu’il aurait utilisé comme oreiller dans son lit de pâquerettes. Il estimait les animaux et les plantes dignes de s’associer à son enseignement. Il appelait ses disciples « brebis » et se considérait lui-même comme l’Agneau pascal. Il ne dénonçait pas la grotesque boucherie envers les bêtes sacrifiées au Temple de Jérusalem, mais il n’y participait pas. Il dénonçait plutôt son inutilité, surtout chez ceux qui ne se purifiaient que de l’extérieur, les sépulcres blanchis. Il n’aurait jamais exigé que ses disciples s’obligent à cette tradition cruelle où l’on fait payer à une bête innocente le poids de ses propres péchés. N’a-t-il pas dit dans l’une de ses Béatitudes « Heureux les doux, car ils posséderont la terre. » Quel bel argument pour proscrire toute violence envers la Nature!

-François d’Assise
 
François s’est inspiré de la vie simple de Jésus, de sa pauvreté et de son amour pour la Création dans son entièreté pour s’éloigner des pratiques égoïstes des hommes de son époque envers la Nature pour redonner leur importance aux choses de la terre dans le dessein de la Création. Clairement, il fut écologiste avant la lettre (dont il a été nommé patron par Jean-Paul II). Bien que, contrairement à Jésus, il provenait d’un milieu aisé, il a rompu avec la hiérarchie du monde qu’on avait construit à son époque, ayant bien saisi, à l’exemple de Jésus, que l’humain n’est pas à la tête de toute la Création, mais qu’il n’en est qu’une partie, très importante certes, mais pas au point d’oublier tous les autres êtres vivants dans la Nature, où il faut chercher Dieu plutôt que de chercher à la dompter et à l’asservir. Son Cantique des Créatures a d’ailleurs servi d’inspiration première au pape François pour son encyclique Laudato si’ (dont le titre est tiré du premier vers du Cantique). Si Jésus a maintes fois intégré les animaux et les plantes dans ses paraboles, François d’Assise est même allé jusqu’à leur tenir des prêches (aux oiseaux, aux poissons et au loup de Gubbio), preuve que dans sa pensée, le chrétien en marche vers le Père doit aussi aimer et respecter les animaux et les plantes que Dieu a créés, non pas pour l’usage et le seul bénéfice de l’humain, mais pour qu’ils participent eux aussi à son projet de Royaume.

- L’anthropocentrisme
 
Cependant François, bien qu’ayant fait de nombreux disciples, a été loin de pouvoir imposer sa vision du monde au sein de l’Église qui, selon une tradition remontant aux origines de l’Empire romain, considérait la Nature comme une ennemie et tout ce qui était « naturel », non éduqué, comme négligeable, barbare, voire même impur. Selon cette philosophie, l’homme était à la fois le centre et l’aboutissement ultime de la Création. Les autres créatures n’avaient aucune valeur si on ne pouvait pas les asservir à combler nos besoins. C’est là l’essentiel du courant dit anthropocentrique, qui a dominé l’Église et domine encore la pensée occidentale ou le monde dit « civilisé ». Bien sûr, cette philosophie a permis l’émergence des sciences « naturelles », du progrès technologique, lequel a pu bâtir une civilisation qui assure à l’homme un confort inégalé depuis l’émergence de  l’homo sapiens  parmi la Création. Mais tous les autres ont été laissés derrière : les peuples colonisés, spoliés de leurs richesses, les animaux non domestiqués les êtres marins non mangeables, l’air pur, le calme et le silence d’une Nature qui maintenant se méfie de l’humain comme de la peste! Rivés à nos écrans de télé ou de téléphones, lovés dans la ouate de nos tours d’ivoire de condos « gratteux de ciel », nous existons en dehors du cycle de la Nature qui, au mieux, n’est là que pour s’offrir en spectacle, le temps d’un « ressourcement » de deux semaines, incluant des couchers de soleil sur une plage dorée des Tropiques, en dehors de la saison des ouragans, bien entendu!!!

-L’alerte climatique

 
Pourtant, certains scientifiques ont commencé à tirer la sonnette d’alarme à la fin des années 1990 : le climat de la Terre subissait un réchauffement, qui débutait timidement à l’époque, mais qui devait aller en s’amplifiant dans les prochaines décennies. On ne les a pas trop pris au sérieux au début, surtout qu’ils réclamaient la fin de la combustion des énergies fossiles, l’or noir que toutes les nations convoitaient dans leur sous-sol et dans leurs zones côtières comme une garantie de prospérité assurée. Nous sommes la civilisation du pétrole et du plastique. Y renoncer serait se tirer dans le pied, et royalement! Mais peu à peu l’évidence des changements climatiques apparaissait et les scénarios catastrophes nous prédisaient la fin de notre monde « dans les pleurs et les grincements de dents ». Il fallait se rendre à certaines évidences.

-L’unique et précieuse petite planète

 
La Terre n’est pas constituée uniquement du sol que nous foulons et des eaux qui l’entourent. C’est aussi les 12 km de la troposphère qui lui permettent d’équilibrer son climat. Les échanges gazeux entre ciel et terre jouent un rôle fondamental dans le maintien d’une température terrestre clémente pour la survie des organismes vivants. Débalancer cet équilibre nous expose davantage à la chaleur radiante du soleil, ce qui a détruit toute possibilité de vie évoluée sur Mercure, Mars et Vénus, nos planètes voisines. Quant aux planètes plus éloignées, on y gèle tout rond! En fait le climat terrestre semble unique dans notre galaxie. Il n’y avait qu’une chance sur 10 milliards pour que l’apparition de la vie sur une planète satellite de son soleil explose avec une telle luxuriance dans un cosmos autrement rempli d’un silence infini. Et c’est arrivé sur notre petite planète. Et nous sommes en train de détruire ce miracle inouï…

-Une petite révolution débute
 
Et voilà que François Ier a débarqué sur le siège pontifical, provoquant plusieurs petits tremblements de terre dans la vieille garde de l’Église catholique, bien ancrée dans ses traditions aussi confortables qu’immuables, en apparence… Voilà que la vieille Dame très digne se réveille un jour en se déclarant « écolo », comme les jeunes contestataires de notre époque! Plusieurs chrétiens n’ont pas suivi : pour l’amour du ciel, où diable ce nouveau pape veut-il nous amener? La théologie n’avait jamais mentionné la mission écologique de l’Église. La foi chrétienne repose sur la seule vérité du salut universel, et il arrivera tôt ou tard sans que l’écologie ait rien à y voir!!!
 
Vraiment? Les théologiens ne sont pas tous des thomistes purs et durs. Certains se sont mis à l’écoute du discours scientifique et ont compris qu’il fallait l’éclairer et le pousser plus loin, au lieu de simplement le nier. Le pape François s’est rangé de leur côté. Finies les entourloupettes métaphysiques sur le sexe des anges! Les chrétiens font aussi partie du « monde », si impur soit-il, et doivent se salir les mains et les pieds pour aider à le sauver. Car si les savants sont très bons pour expliquer le « comment » des phénomènes naturels, ils sont un peu pris au dépourvu quand vient le temps de convaincre les gens d’agir. Car, par définition, le scientifique doute de tout, de lui-même surtout. C’est là que le pape a pris la relève, aidé par les théologiens de la Création continuée. Celle-ci prétend que Dieu s’est peut-être reposé au 7e jour de la Genèse, mais non sans refiler le reste du travail à l’une de ses créatures, un peu ange, un peu démon. À cette dernière, il a confié la tâche d’amener tout le reste de la Création vers le Royaume de l’Amour-agapè. À nous donc de se montrer dignes de la confiance de Dieu, qui a pris un très gros risque avec ses fils, celui de les voir opter de se faire apprenti-sorcier. Cette nouvelle théologie se démarque de tout ce qui l’a précédée en laissant tomber la vision anthropocentrique traditionnelle dans l’Église. Elle propose dorénavant une spiritualité associée à la Nature, l’écospiritualité. Selon le Dicastère du développement humain intégral, on peut la résumer en trois caractéristiques* : (* tiré d’une présentation du père Josh Kureethadam du Dicastère)

1-La contemplation, ou voir Dieu dans toutes choses
 
L’univers est une représentation de la matérialité de Dieu, qui danse un ballet cosmique autour de notre petite Terre aussi bien qu’il se nanifie dans l’organisation sociale des fourmis ou dans la biochimie de l’ADN et l’ARN-messager. Contempler, ce n’est pas juste admirer passivement. Le mot con-templer contient l’idée d’un temple. Contempler c’est aussi habiter le Temple de l’univers, la Maison de notre Dieu, où tout est sacré à l’intérieur. C’est là une façon de voir qui se rapproche beaucoup de la spiritualité des Premières Nations d’Amérique, laquelle communique avec la Divinité par le truchement de la Nature. Historiquement, nous serions donc passés du Dieu seulement présent dans l’Arche d’alliance au Dieu seulement présent dans les tabernacles de nos églises pour finalement revenir au Dieu présent dans le temple de sa Création. Ainsi, détruire le temple de Dieu, c’est jouer aux apprentis-sorciers.

2-La compassion ou répondre au cri de la Terre et à celui des pauvres.
 
C’est à une conversion véritable que nous convie Laudato si’, où la défense de la Nature devient prioritaire par rapport à son assujettissement aux caprices de l’homme. Mais cela se fait par souci non pas uniquement de préserver les écosystèmes pour eux-mêmes, mais surtout parce que la survie des vivants les plus pauvres et les plus vulnérables en dépend. C’est d’abord une question de justice sociale. En effet, à chaque catastrophe climatique il y a des victimes chez les animaux et les plantes autant que chez les humains. Le chrétien ne doit pas se boucher les oreilles devant le cri de la Terre et celui des pauvres lorsqu’ils écopent, plus que les mieux nantis, dans leurs écosystèmes bouleversés. On doit donc aider tout aussi bien les réfugiés climatiques que les espèces menacées par notre société de consommation à outrance. Ce souci devrait faire partie de la vie spirituelle quotidienne de chacun et chacune.

3-Adopter une culture de l’engagement
 
Nous commençons maintenant à voir le terrible visage de la crise écologique dans les médias. Le souci spirituel doit se convertir en actions concrètes. D’abord dans nos gestes quotidiens pour se détacher peu à peu de la consommation irresponsable. Manger mieux, et surtout moins, éviter le gaspillage, adopter un style de vie sobre où on apprend à se contenter de peu ou de moins afin de préserver les ressources limitées de la planète que la société occidentale exploite sans vergogne, sans se soucier des générations futures et des peuples qui aspirent à un peu plus de confort pour améliorer toutes les insécurités de leur vie quotidienne. Bref, faisons tout ce que nous pouvons pour passer d’une société d’égocentrisme illimité à une civilisation d’amour illimité, où la paix et la justice régneront en maîtres. Mais au-delà de nos actions individuelles, la plateforme Laudato si’ nous propose sept objectifs auxquels elle nous invite à souscrire, incluant la mise en place d’une économie qui soit au service de la Nature (et non l’inverse), associée à une éducation écologique dispensée à tous afin d’en faire des agents de changements dans leur milieu de vie. Car c’est par la force du nombre que nous pourrons convaincre les politiciens d’agir, ne serait-ce que pour ne pas perdre leurs bases électorales.

En conclusion, il me semble que le chrétien devrait se démarquer des autres écologistes à cause de sa vocation fondamentale qui est de faire advenir le Royaume de Dieu sur terre. Cette foi l’amènera donc à poser des gestes d’amour gratuit envers toute la Création – envers Dieu, dans les faits – et ces gestes seront le fondement de son espérance, espérance qui lui permettra de résister à toutes les déceptions et embûches qui découragent tant d’écolos non chrétiens, espérance qui nous pousse à l’action, si déraisonnable soit-il de le faire (un peu comme en ce moment, j’ai l’impression de prêcher dans le désert). Cela vaut bien la peine d’une petite prière, composée par une des Sœurs de St-François et que ne renierait pas la fondatrice de son ordre:

Prière à la Création**
 
Dieu créateur, nous te remercions pour toutes les merveilles contenues dans ta création. Aide-nous à exprimer notre gratitude en témoignant de notre attachement à toute vie sur Terre. Rends-nous conscients de notre dépendance à leur égard et de notre responsabilité à leur endroit. Attendris nos cœurs pour que nous ayons de la compassion envers les populations humaines, animales et végétale les plus vulnérables qui habitent avec nous dans la Maison commune dont Dieu a fait notre demeure. À l’exemple de François d’Assise puissions-nous voir Ton visage derrière tous les êtres vivants de la Terre.

Montre-nous à prendre des décisions non égoïstes lorsque nous exploitons les ressources de la planète. Soutiens nos gestes quotidiens pour éviter le gaspillage des ressources et la production de déchets afin de mieux jouir de la beauté de ta création. Nous savons que tu nous aimes, malgré nos démérites. Illumine le chemin que doit emprunter l’humanité pour compléter ton œuvre.
(Traduction libre de ma part) **Prière composée par sœur Nancy Miller, OSF, E.-U.
 
 

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